J’ai 52 ans aujourd’hui. Mon parcours est celui d’un homme qui a refusé de se résigner. D’un enfant né dans un pays où, très tôt, l’école a cessé d’être un droit, sacrifiée par une politique d’ignorance organisée — une politique dont le cerveau n’était autre que le président encore au pouvoir aujourd’hui.
Dans ce contexte, chaque étape de mon parcours a été une conquête. Ce n’est qu’à 28 ans que j’ai terminé mes études, après de longues années de lutte pour l’excellence. Deux masters : l’un en pétrochimie, l’autre en management. Je suis devenu le premier ingénieur pétrolier équato-guinéen formé à ce niveau.
Mais ce titre ne m’a ouvert aucune porte. Bien au contraire : il m’a été interdit d’exercer dans mon propre pays, qui était pourtant à l’époque le troisième producteur de pétrole d’Afrique. Pourquoi ? Parce que la dictature avait décrété, dans une sorte de pacte tacite, qu’aucun cadre compétent n’ayant prêté allégeance au régime ne pouvait exercer. La compétence, dans ce système, est une menace.
Les multinationales le savaient. Le pays était devenu un Far West, un terrain de non-droit où tout pouvait s’acheter, du moment qu’on s’associait à ce qu’on appelle un « pez gordo », un gros poisson du pouvoir. Et plus le « pez gordo » était haut placé, plus l’impunité était garantie.
Nalco, l’entreprise américaine, en est un parfait exemple. Elle a envoyé un représentant en Guinée équatoriale sans même chercher à régulariser légalement son implantation. Le seul objectif était d’obtenir des contrats avec les majors pétrolières. Lorsqu’il a compris qu’il fallait un cadre local pour légaliser leur présence, ce représentant est venu me proposer un contrat – un simple papier sans aucune base juridique, mais suffisant, pensaient-ils, pour opérer dans cette zone de non-droit.
Je suis arrivé sur place, héritier d’un père brillant – ingénieur agronome et député de l’indépendance – avec l’idée naïve de redresser les choses. À la demande de la maison mère, j’ai lancé les démarches de légalisation auprès des autorités. Mais très vite, la direction a compris que ma loyauté allait à mon pays, pas au régime. Alors ils ont préféré s’associer à Gabriel Mbega Obiang Lima, le fils du président, celui qui voyait en moi un danger.
Je n’ai jamais accepté de trahir mes valeurs ni d’aller « voler » au ministère comme on le suggérait. Je voulais gagner ma vie honnêtement, à la force de mon travail. C’est ce refus qui a signé ma mise à mort professionnelle.
Ce fut un engrenage : menaces, humiliations, chantage, sabotage… jusqu’à mon exclusion pure et simple. J’ai dû fuir clandestinement. En Espagne, ma demande d’asile fut rejetée. En France, j’ai obtenu le statut de réfugié politique en 2013. Mais la pression n’a jamais cessé. Surveillance discrète, harcèlement psychologique, isolement. Et sous Emmanuel Macron, ce filet de protection s’est effondré. Ils ont même tenté d’atteindre mes enfants — exactement comme l’aurait fait la dictature.
Entre 2008 et aujourd’hui, j’ai tenté à trois reprises de trouver un avocat pour ouvrir un dossier contre Nalco ou négocier un arrangement. En vain.
Alors j’ai décidé de transformer cette douleur en action. J’ai repris le combat. J’ai écrit un livre, « La France de Macron : éxilé, mais debut, le combat continue« , à la fois autobiographie et manifeste politique. Ce livre retrace ma vie, mon combat, mes blessures, et met en lumière les complicités entre multinationales et dictatures.
Grâce aux conseils d’une IA, j’ai découvert que le contrat de Nalco n’avait aucune validité juridique en Guinée équatoriale, et que l’entreprise n’avait jamais officiellement mis fin à la relation. Ce fut le déclic.
Aujourd’hui, je prends un risque immense : j’engage une action publique et politique contre ChampionX (ex-Nalco). Non par vengeance. Mais parce que la justice ne doit pas être un luxe. Parce que mes enfants doivent savoir que leur père s’est battu avec honneur. Et parce que je veux que ceux qui, comme moi, ont été écrasés par l’impunité sachent qu’un jour, parfois, les responsables doivent rendre des comptes.
Ce combat, c’est aussi celui de mon père. C’est la mémoire d’un homme trahi par l’Histoire, que j’essaie de réhabiliter. J’ai dédié ma vie à la liberté, pour qu’un jour, mes enfants puissent retourner en Guinée équatoriale sans que leur nom ne soit une condamnation.
Raimundo Ela Nsang
Ingénieur pétrochimiste, expert digital, fondateur du MILIGE
Réfugié politique reconnu par la France en 2013
Email : contac@milige.org
Web : www.raimundoela.com
Web : www.milige.org