Objet : Appel à restaurer la mémoire, la justice coutumière et la dignité de notre peuple
Monsieur le Président,
C’est avec le respect dû à nos traditions que je vous adresse cette lettre, en tant que fils du patriarche Raimundo Ela Nve, héritier d’une lignée ayant contribué à l’indépendance de la Guinée équatoriale et, directement ou indirectement, à votre propre accession au pouvoir.
Vous avez grandi dans notre village d’Atud Efact, sous la protection de mon grand-père Francisco Nve Abeso, patriarche reconnu. Par le mariage de votre sœur aînée, Veronica Avomo Nguema, à un cousin de mon grand-père, vous avez été accueilli comme un membre de notre famille. De cette union sont nés vos neveux : Baltazar Engonga Edjo, Melchor Esono Edjo et Elias Ondo Edjo. Qui aurait imaginé alors que vous seriez un jour à la tête du pays, et que le petit-fils de ce même patriarche serait aujourd’hui contraint à l’exil, victime des dérives d’un régime que vous incarnez depuis plus de quarante ans ?
Notre lignée a soutenu votre ascension. Salvador Ndong Ekan, cousin de mon grand-père et patriarche après lui, est reconnu comme l’un des premiers martyrs de notre indépendance — que vous commémorez chaque 12 octobre. Mon père, qui lui a succédé, fut l’un des piliers des premières élections démocratiques de 1968. Par sa position de patriarche dans la région d’Alén (Ebebeyín), il mena campagne pour le parti de Francisco Macías, fut élu député, nommé gouverneur de Bioko, président de la commission de l’Agriculture et membre de la commission de Justice.
Homme de justice et de loyauté, il avait pourtant mis en garde Francisco Macías contre votre nomination à la tête des forces armées. Il pressentait qu’une militarisation du pouvoir mènerait à la terreur. L’histoire lui a donné raison : vous êtes devenu le bras exécutif d’un régime sanguinaire, avant de prendre vous-même le pouvoir par la force.
Sous votre autorité, la persécution des intellectuels s’est aggravée, systématisée. Une génération entière de cadres a été réduite au silence. Notre État en est sorti affaibli, exposé à toutes les formes de prédation. Ce vide, vous l’avez comblé par la soumission, et votre fils, Gabriel Mbega Obiang Lima, en poursuit aujourd’hui la reproduction.
J’ai choisi, malgré tout, de revenir en 2002 après mes études en pétrochimie en France, convaincu de pouvoir contribuer dans le secteur privé. C’est à cette époque que j’ai été recruté par NALCO. Vous vous souvenez m’avoir proposé un poste au cabinet du ministre de l’Économie — que j’ai décliné. Ce n’était pas par manque d’ambition, mais par fidélité à une vision du service fondée sur la compétence, et non la connivence.
Mon parcours chez NALCO fut brutalement interrompu. Votre fils, en prenant le contrôle politique de l’entreprise, a orchestré mon éviction, puis bloqué toute possibilité d’emploi dans d’autres sociétés pétrolières, alors que j’étais alors le seul ingénieur pétrochimiste de ce niveau en Guinée équatoriale. J’ai dû fuir. Même en exil, des pressions ont continué. Des offres de corruption, des tentatives d’intimidation, et une campagne de discrédit lancée contre moi — y compris sur le site officiel de votre parti.
En France, j’ai fondé la CORED en 2013, puis aujourd’hui MILIGE, un mouvement de libération panafricaine ancré dans la vérité, la justice et la mémoire. Ce n’est pas un mouvement de haine, mais de réparation. Une réparation qui commence par la reconnaissance de ce qui a été fait.
En enquêtant sur mon propre dossier, j’ai découvert que le contrat signé avec NALCO à Paris était juridiquement invalide : l’entité locale n’existait pas. C’est moi qui ai initié les démarches pour permettre son enregistrement auprès du ministère des Mines. Sans cela, NALCO ne pouvait légalement opérer dans notre pays. J’aurais dû, de fait, être reconnu comme partenaire fondateur. Au lieu de cela, la société m’a écarté pour conclure une alliance clientéliste avec votre fils.
Cette injustice n’est pas qu’un différend contractuel : elle incarne la mécanique même de l’exclusion, de l’impunité, et de l’élimination des élites indépendantes. Ce que je réclame, ce n’est pas une faveur personnelle, mais une justice réparatrice.
Si une compensation financière m’est accordée, elle représentera certes la reconnaissance de mon droit individuel, mais elle servira d’abord à créer une fondation panafricaine pour la dignité, la compétence et la souveraineté des cadres africains. Elle alimentera aussi mes projets dans l’économie numérique pour créer de l’emploi et de la valeur en Afrique, loin du luxe des paradis fiscaux. Ce sera un héritage de justice, au service du bien commun.
Aussi, par cette lettre, je vous adresse trois requêtes claires :
- Ouvrir un véritable procès de vérité nationale sur les crimes commis depuis la première dictature, afin de rétablir une mémoire partagée et une justice réparatrice.
- Lancer un processus de transition pacifique, en cohérence avec nos valeurs africaines, nos réalités coutumières, et la nécessité historique de refonder notre État.
- Autoriser l’ouverture d’une procédure contre NALCO pour exploitation illégale et abus de droit, avec reconnaissance de ma qualité d’associé légitime exclu pour raisons politiques.
Je vous informe que des démarches sont en cours auprès de l’OCDE, d’organisations internationales, de gouvernements africains et d’acteurs judiciaires pour faire reconnaître ces faits.
Vous pouvez encore agir avec honneur. Ce combat n’est pas pour moi seul. Il est pour le peuple que vous gouvernez. Pour que cesse la malédiction de l’héritage sans mérite. Pour qu’enfin, le pouvoir serve la vie et non sa confiscation.
Il est temps de rendre ce que vous devez.
Raimundo Ela Nsang
Fils du patriarche Raimundo Ela Nve
Fondateur du MILIGE – www.milige.org